Résumé à partir d’extraits de l’ouvrage

L’histoire peut mettre les chances d’une plus grande liberté à notre portée ; mais elle ne peut nous dispenser de nous emparer de ces chances et d’en tirer parti.

André Gorz,

Métamorphoses du travail Quête du Sens, 1988.

La crise, c’est ce clair-obscur entre un monde qui se meurt et un monde qui tarde à apparaître.Antonio Gramsci
Nous ne vivons pas une crise de plus, nous sommes entrés dans « la Crise » : une crise de civilisation (N. Hulot). Une crise du Sens. Tout change, mais aucun chemin ne se dessine. Nous ne comprenons ni ce qui se passe, ni où nous allons. Nous n’avons plus ni discernement, ni perspective. La gravité de la crise vient de là, de cette absence totale de vision d’avenir et du profond pessimisme qui en résulte.

Le défi majeur du monde qui vient, l’enjeu décisif, touche à la place de l’individu dans notre société. Aurons-nous à choisir entre un individualisme exacerbé et le retour à des appartenances fortement antagoniques ? Entre deux voies tout aussi mortifères ?
La thèse centrale de ce livre, empruntée à Alain Renaut (et vérifiée par mes travaux de sociologue), est qu’il ne faut pas confondre émergence de l’individu et individualisme. La première est un événement éminemment positif, probablement le plus important survenu sur le plan sociétal depuis l’apparition de l’homme sur la Terre. Le second, la forme calamiteuse qu’il prend avec la modernité, surtout depuis le tournant néolibéral, et qui pourrait mener à la disparition même du Sujet. Une autre voie existe. Cet ouvrage se propose de la défricher.

Trois termes il y a, nous dit A. Renaut : assujettissement, autonomie, indépendance. La sortie de l’assujettissement, ou fin de l’hétéronomie, permet l’émergence de l’individu. Et puisqu’il faut apprendre à différencier, chez les Modernes, l’humanisme (valorisation de l’autonomie) et l’individualisme (valorisation de l’indépendance), cet individu devrait répondre de l’un des « modèles » suivant :

  • l’individualiste : un être préoccupé que de lui-même, étranger à la destinée de tous les autres (la monade de Leibniz, qui n’a point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir) ;
  • l’autonome : une personne, en lien avec les autres et avec le monde, porteur de l’idéal humaniste d‘intersubjectivité, se soumettant volontairement à une normativité auto-fondée.

Distinction fondamentale, au cœur du paradoxe de la société moderne (F. Brugère), mais que cette dernière ne sait pas encore appréhender correctement ; elle est donc pareillement incapable d’en percevoir toutes les implications.

Aujourd’hui l’individu arrive sur le devant de la scène. Massivement. Enfermé dans sa tour d’ivoire, face à de multiples écrans, comme la monade de Leibniz ; en lutte permanente avec ses semblables, à l’école, au bureau, sur les stades, entre bandes de quartier, comme Hobbes le décrivait ; privilégiant son intérêt personnel et immédiat sans se préoccuper d’autrui ni de la collectivité, comme dans la fable de Mandeville. L’ultra-libéralisme est, en fait, la réalisation effective, l’accomplissement poussé jusqu’à leurs limites des idées de la modernité, de celle qui s’est imposée voici trois siècles.
Mais nous voyons aussi de plus en plus de citoyens conscients, responsables, solidaires, engagés sur le terrain de l’humanitaire, du social, de l’environnemental, ayant le sens de l’altérité, faisant preuve de compassion … Ce qui veut dire que l’autre option de la modernité, celle de l’autonomie, devient, elle aussi, envisageable ; croire en l’avènement d’une société plus humaine ne relève plus de l’utopie.
C’est en ces « temps de Crise », durant ces quelques décennies à cheval sur l’entrée dans le troisième millénaire, que se noue le débat qui court souterrainement depuis la naissance de la Modernité. Aujourd’hui, le conflit analysé par Alain Renaut n’est plus théorique, il prend vie. Et c’est bien, une fois encore, « au sein des modernes » (si l’on ne connote pas historiquement le terme) que tout se joue. Ce n’est pas l’ancien monde, hétéronome, contre le nouveau. Les intégristes ou fondamentalistes de tout poil, les fachos et les réacs ne sont pas – et ne doivent pas nous masquer – le vrai danger : il est devant nous, pas derrière !

Aujourd’hui, les monades sont parmi nous, mais ce n’est plus Dieu qui manie le tournebroche (Kant). Les technologies contemporaines engendrent une « main invisible » séculière autrement puissante et capable d’assurer un ordre nouveau suppléant au divin. La monade est sans lien avec les autres, c’est de l’égoïsme pur… Or, nous ne nous découvrons qu’à travers notre relation aux autres ; sans cette relation, ou si elle est très appauvrie (risque que nous font encourir les nouveaux liens sociaux « numérisés »), nous restons nous-même « pauvre » … tous les êtres, réduits à leur plus petit commun dénominateur, auront alors tendance à se ressembler. Conditionnés par un système qui a besoin, pour se perpétuer, de consommateurs conformes et dociles. Quand l’objectif suprême est d’avoir toujours plus, l’Être s’efface, et les êtres s’uniformisent. De la monade au clone, il n’y a qu’un pas.
Chacun se croit libre. Croit savoir ce qu’il veut. Se fixe normes et objectifs. En fait, tous ont quasiment les mêmes. L’aliénation est parfaite puisqu’elle est devenue invisible. J’appellerai cette issue homonomie (de nomos, la règle, et homo, le même).
Le risque majeur pour les décennies à venir, c’est de voir s’installer un monde où la grande majorité de la population, accédant à un niveau de vie convenable, intègre pleinement les valeurs de la société de consommation. Dans une telle société, nivelée, uniformisée, règnera une indolente harmonie ; l’anomie aura régressé, non parce que les hommes seront plus conscients et responsables, mais grâce au conformisme généralisé – à cette servitude, réglée, douce et paisible (A. de Tocqueville). Nous en serons alors vraiment à « la fin de l’histoire », dans « le meilleur des mondes », mais nos sociétés auront perdu leur âme…
J.M. Besnier a consacré deux de ses derniers ouvrages à essayer de comprendre comment la vision d’un futur dans lequel nous ne serons plus rien – ou plus grand chose – a pu se dessiner, un futur où l’homme aura laissé la place à des créatures de son invention, mi-machines, mi-organismes, posthumains issus du croisement des biotechnologies, des nanotechnologies, de l’intelligence artificielle et de la robotique.
Pour J.C. Guillebaud, le transhumanisme vient combler le décalage existant entre les réalisations techniques dont l’homme s’est montré capable au cours de l’Histoire et l’infirmité meurtrière de son cheminement éthique, moral et politique.

Une autre voie existe. Celle de l’autonomie. Les autonomes, je les ai rencontrés lors d’études de terrain rigoureuses, qualitatives, certaines validées par des enquêtes quantitatives très pointues.
Individu non individualiste, l’autonome n’appartient plus ; il refuse les étiquettes et ne cherche pas, non plus, à classer l’autre dans un « nous » quelconque ; il ne se pose plus en s’opposant ; il n’éprouve plus le besoin d’avoir des ennemis ; il rejette la compétition et privilégie les valeurs de coopération, de mutualisation, de partage ; responsable, ayant le sens de l’altérité, il est donc capable d’autorégulation ; il s’est construit une personnalité propre, est dans une logique de « l’Être » et non plus de « l’Avoir ».

L’autonome ne délègue pas sa responsabilité ; il n’appartient plus à une organisation, ne se réfère plus à une idéologie, n’obéit plus à un chef. Comment faire naître un « mouvement » avec des gens pareils ? Comment, à partir des autonomes, déjà présents, en nombre, sur le terrain, déclencher un processus de transition vers une société autonome ? La contradiction liée aux autonomes signe l’enjeu politique central de ce temps. Il faut repenser entièrement les conditions de l’action dite « politique ». Rien de ce qui est maintenant disponible en ce champ (idéologies, formes d’organisation) n’est adéquat à la tâche urgente qui nous attend. (J.T. Desanti)
Inventer du collectif (du politique) hors de l’organisationnel : avec les nouveaux outils à notre disposition, cela devient possible. Faire l’inventaire des ressources disponibles pour le changement, tisser des liens entre elles, sur des bases géographiques et thématiques ; à partir de la confrontation de toutes ces expériences et contributions, faire émerger du sens, élaborer un projet culturel de société (A. Gorz) à la rédaction duquel tous pourront participer : alors, autonomie des acteurs et ébauche d’une pensée et d’une action collectives ne s’opposeront plus mais, au contraire, s’enrichiront mutuellement, instituant, par là, une praxis qui corresponde aux vœux de Castoriadis.

Marx, en son temps, avait prédit que seul un progrès décisif des forces productives pourrait rompre notre dépendance à la sphère de l’économie et permettre, ainsi, aux hommes d’avoir de nouvelles priorités : les progrès de l’humain étant conditionnés par ses progrès matériels. Depuis son époque, les forces productives ont connu un développement fantastique. La production a suivi. Et pourtant, nous ne sommes toujours pas sortis du « règne de la nécessité et de la rareté ». Pauvreté et misère sont toujours présentes. Nous sommes dans une double impasse : écologique et sociale. On ne peut continuer à produire toujours plus, et les problèmes matériels sont loin d’être résolus. À quoi donc ont servi tous ces progrès ? Machinisme, énergie, transport, informatique, robotique… Il y a forcément un défaut quelque part…
Nous arrivons tout au bout de la courbe exponentielle sur laquelle l’humanité avance depuis les origines : continuer ainsi serait, proprement, suicidaire. Il nous faut faire le choix délibéré de quitter cette courbe, d’arrêter de « monter », d’aller de plus en plus vite. Bifurquer, c’est mettre fin au règne de la marchandise, basculer du quantitatif au qualitatif, savoir que « plus » ne vaut pas « plus » ; nous verrons alors que l’ère de la nécessité est révolue et que les ressources à notre disposition, autrement utilisées, mises au service des besoins réels (et non de la production) sont bien suffisantes pour résoudre les deux défis majeurs de ce temps, l’écologique et le social, et pour mettre en place une culture de l’art de vivre à partir de sujets capables de concevoir leur vie comme une fin en elle-même. Des sujets désaliénés, dont les besoins ne seront plus hétérodéterminés, qui se seront libérés des chaînes du pouvoir, qu’il soit économique ou politique (A. Gorz) ; des sujets devenus capables de participer à la création de la vie sociale (I. Illich).
Franchir le seuil qui est devant nous, c’est tout repenser : la technique, l’économie, le penser lui-même ; c’est apprendre à vivre autrement : limiter le temps du travail contraint, inverser le rapport travail/non travail, inverser le rapport État/société civile (A. Gorz), passer de l’hyperconsommation à la « sobriété heureuse » (P. Rabhi) ; c’est rompre avec un système économique qui a en son centre une idole qui s’appelle l’argent et remettre au centre l’homme et la femme (le pape François) ; c’est abjurer la logique de l’individu pour promouvoir une logique du sujet (A. Renaut) ; c’est nous rendre capables de maîtriser collectivement notre avenir.

La Crise est, d’abord, un crise morale, spirituelle. Nous y sommes tous pareillement confrontés et devenons tous également responsables de son issue. Nul d’entre eux [les hommes] (ainsi le veut la situation où ils se trouvent) ne peut s’en remettre à d’autres du soin de tels travaux. Chacun en son champ et selon ses moyens doit s’acquitter de la tâche (J.T. Desanti).
Selon ce que seront ces « chacun », selon que prévaudra la logique du sujet ou celle de l’individu, nous prendrons l’un ou l’autre des chemins tracés dans cet ouvrage.
Lorsque la liberté est conçue comme simple absence d’objection, seule est prise en compte la logique de l’individu, au détriment de celle du sujet nous a dit, avec A. Renaut, J-M Besnier. Et A. de Benoist nous a expliqué qu’une société individualiste, où la morale se désagrège, aboutit soit à l’anomie sociale, soit à un extraordinaire conformisme (Serge Latouche). Cette société, celle pensée par Hobbes, Leibniz, Bentham, c’est la nôtre. Dans un monde de monades, où seule est prise en compte la logique de l’individu, ne peuvent donc régner que l’anomie… ou l’homonomie.
La fin de l’hétéronomie et l’émergence de l’individu nous font entrer dans un monde où la question des valeurs et celle de la régulation sociale sont, dorénavant, indissociables. Puisqu’il n’y a de possibilité de tenir compte d’autrui que pour autant qu’on a cultivé en soi la disposition éthique (A. de Benoist), seule une logique du sujet, portée par des autonomes, peut permettre, demain, de retrouver des valeurs partagées et de fonder une nouvelle régulation sociale non aliénante.

Humanisme ou barbarie ? La théorie de l’autonomie, en rendant intelligible l’alternative qui s’offre à nous, nous alerte quant au caractère crucial de ce temps, de cette époque charnière où tout devient possible, où les chemins du futur se dessinent, où l’heure du choix a sonné. En aidant à dissiper le brouillard idéologique distillé par la postmodernité, elle permet de comprendre à la fois ce que nous vivons et vers où nous allons ; elle répond à la double crise du sens ; elle rouvre devant nous un avenir téléologiquement orienté (M. Revault d’Allonnes).

Nous ramener au pire de l’homme ou renforcer la civilisation humaine : je crains, comme Nicolas Hulot, qu’il n’y ait d’autre choix ; ce sera l’un ou l’autre. Sont en jeux l’existence de la planète, mais aussi la nôtre, en tant qu’espèce « humaine ». Si nous ne faisons rien, le pire est certain. S’il n’est pas – pas encore – tout à fait sûr, c’est que, pour la première fois aussi, maîtriser notre destin n’est plus un projet utopique. Cela devient même un impératif. Nous entrons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, où pour la première fois dans l’histoire de la Terre, l’homme gouverne … à lui de savoir ce qu’il veut … (C. Lorius).
La Crise, c’est cette mutation fantastique qui englobe toutes les autres et que nous commençons tout juste à discerner : l’avenir qui s’ouvre devant nous, comme un gouffre béant ; cette liberté ensemble offerte et imposée, car ne pas choisir c’est déjà choisir. Inconsciemment, et parce que la dimension « autonomie » préexiste à son appropriation sociale, nous pressentons les enjeux mais n’osons y croire. Ce qui nous arrive est à la fois trop beau et terriblement angoissant. Car cela nous met face à nos responsabilités. Nous n’y sommes pas habitués – c’est peu de le dire…

Serons-nous assez fous pour penser pouvoir changer le monde (J. Kerouac) ? Afin d’y parvenir ? Serons-nous capables de récuser les héritages de la Modernité ? D’inventer un nouveau mode de vie et de pensée, une nouvelle façon d’aborder l’éternel problème de la société (C. D. Simak) ? Surtout, saurons-nous saisir la chance que l’Histoire nous offre : apprendre à maîtriser collectivement notre avenir ? Pour encore en avoir un ? Un avenir « humain »…