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Enquête de Sens

Excusez la présentation, le texte a été transcrit n’importe comment et impossible de changer la casse.

Enquête de Sens

Pour un Manifeste de la société civile

1. LE PROJET

Trois réflexions d’André Gorz pour l’introduire.

Il est des époques où, parce que l’ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours.

A. Gorz, 1983 – Les Chemins du paradis

L’histoire peut mettre les chances d’une plus grande liberté à notre portée ; mais elle ne peut nous dispenser de nous emparer de ces chances et d’en tirer parti.

A. Gorz, 1988 – Métamorphoses du travail Quête du Sens

L’action politique … suppose un projet culturel, de société, qui transforme en énergie politique l’exigence morale et le besoin de donner un sens à l’avenir une « utopie » capable de donner à la troisième révolution industrielle un sens1.

A. Gorz, ibid.

Nous vivons la fin d’une civilisation. Qui risque de tout entraîner dans sa chute – car sont en jeu, à la fois, le devenir de la planète et celui de l’espèce humaine. Pourquoi, alors, ne réagissons-nous pas plus – ou si peu ? Parce que l’on nous persuade que le monde actuel est le seul possible, qu‘en changer est impensable. Et parce que nous n’avons aucune perspective pour tenter d’y parvenir, que nous étreint un profond sentiment d’impuissance.

Certes, des fragments d’avenir surgissent, ici ou là ; des « colibris » se manifestent, de plus en plus nombreux2. Mais, isolés, jamais ils n’arriveront à éteindre l’immense incendie que la démiurgie prométhéenne qui nous anime depuis trois siècles a déchaîné.

Faire mieux connaître et aider à se rapprocher ces « millions de révolutions tranquilles » est indispensable ; certain/e/s s’y emploient, avec l’aide des nouvelles technologies informationnelles. Cela risque de ne pas suffire pour que, demain, nous puissions dire : « nous nous sommes engagés quand il en était encore temps3 ». Pour y parvenir, il faudrait que se mobilisent toutes celles et ceux qui ont pris conscience de la gravité de la situation et des dangers qui nous menacent.

Or, le décalage est colossal entre cette prise de conscience et les actions qui s’ensuivent. Seule une minorité s‘engage, le plus souvent dans des actions de proximité ou pour des causes planétaires (environnement, humanitaire). Politiquement, c’est le vide. En cause, une double difficulté.

Les nouveaux acteurs « de terrain » ne veulent plus appartenir à des structures centralisées, hiérarchisées, avoir des « chefs » ; ils refusent les idéologies ; ils sont dans l’horizontalité, la transversalité, les réseaux. D’où la difficulté de les rassembler dans des mouvements suffisamment forts et efficaces. Pour preuve, l’échec des « Indignés » ou des « Printemps arabes ».

Quant à la masse de ceux qui, bien que lucides, restent inactifs, c’est parce qu’ils ne voient pas où, pour quoi et comment agir avec l’espoir que cela serve à quelque chose. Il n’y a plus de perspective d’action collective efficiente.

Donner un sens à l’avenir

Nous ferons une double hypothèse.

1. La Crise est, d’abord, une crise du sens :

  • nous sommes dans une société où il n’y a plus de projet global, où le présent n’est plus porteur d’avenir, où le sens a disparu ;

  • puisque le sens ne nous est plus donné, c’est donc à nous de le produire ;

  • or, ce sens, nous ont dit Gorz, Castoriadis, Badiou, doit s’incarner dans un projet de société, une nouvelle création imaginaire, une pensée neuve

2. Aujourd’hui, en regard de la gravité des périls et de l’importance des enjeux, surgissent, ensemble, un accès à l’information et à la connaissance inédits dans l’histoire, des outils de mise en réseau, de connaissance partagée, de travail collaboratif extrêmement performants, une large prise de conscience, un recul des idéologies et des clivages traditionnels… toutes choses qui annoncent, peut-être, l’entrée dans une ère où, parce qu’elle peut maintenant émaner de la société toute entière, la pensée politique s’objective, où, pour la première fois, peut apparaître un SENS universel4.

Pour tendre à l’objectivité, ce sens doit émaner de la société dans son ensemble, de gens venus de tous les milieux et de tous les bords. Aujourd’hui, il devient possible de les rassembler. L’enjeu majeur de notre temps serait, alors, d’arriver à inventer l’outil qui permette, à partir de la confrontation d’un maximum de contributions et d’expériences, de produire une pensée collective.

En rien une nouvelle idéologie, mais un sens s’enracinant dans le concret, le vécu des gens qui, pour la plupart, n’aspirent plus à « changer le monde » mais à changer leur vie ; il ne s’agit plus de proposer des « avenirs qui chantent » mais une « utopie » que l’on puisse toucher du doigt.

Donner du « sens », c’est d’abord permettre de comprendre ce qui se passe, où nous risquons d’aller mais aussi où nous pourrions aller avec les potentialités fantastiques que recèle notre monde. Tout mettre à plat, en faisant l’hypothèse que cela ouvrira les yeux d’un maximum de personnes. C’est montrer que les ressources existent pour enclencher les changements souhaités, pour basculer du quantitatif au qualitatif, pour imaginer un monde meilleur et arriver à en accoucher.

Et la démarche, par elle-même, apportera un élément de réponse décisif à l’autre question qu’il nous faut résoudre : dépasser la contradiction liée aux nouveaux acteurs sociaux, arriver à faire agir de concert les « colibris ».

2. Objectifs et méthode

Ce nouveau sens pourrait s’incarner dans une sorte de manifeste, ouvert et évolutif, un « work in progress » à la rédaction duquel chacun pourra participer. Un chantier ouvert à toutes et tous.

Pour le mener à bien, il nous faut surmonter un triple défi  :

  • savoir associer la dimension réflexive, intellectuelle, et la pratique, le vécu (sinon, nous reproduirons inévitablement un « modèle idéologique ») ; donc rassembler des personnes de toutes origines, des « acteurs de terrain » et des « intellectuels », des personnes « engagées » (peu importe où, les anciens clivages ayant perdu toute pertinence) et toutes celles, nombreuses, qui n’ont plus la moindre attache ;

  • arriver, non seulement à faire travailler ensemble un maximum d’intervenants5 venus de tous les horizons, mais réussir, à partir de là, à dégager une pensée commune ;

  • et faire tout cela sans que ne s’instaure un « centre » pérenne, une direction, sans devenir une organisation, un lieu « d’où l’on parle », qui reproduirait, inévitablement, des clivages artificiels6.

Les nouvelles technologies, notamment les outils collaboratifs, nous seront d’un grand secours. Mais, pour rassembler toutes les contributions, faire des synthèses, relever points d’accord et de désaccord, reformuler les problématiques, relancer les débats, afin d’avancer, progressivement, par éclairages successifs, vers le consensus7, l’action humaine reste indispensable.

Nous aurons besoin d’une structure informelle qui se dévouera à l’animation du réseau, un noyau de quelques personnes chargées de réorganiser régulièrement le chantier, sinon ce ne sera aucunement un « work in progress » ; un noyau évolutif, ouvert : toutes celles et ceux qui le désirent pourront en faire partie, avec le même statut que tous les autres acteurs qui pourront interagir avec – la transparence garantissant le bon déroulement du processus.

Ainsi autonomie des acteurs et ébauche d’une pensée et d’une action collectives ne s’opposeront plus mais, au contraire, s’enrichiront mutuellement, instituant une praxis qui corresponde aux vœux de Castoriadis, en rien l’application d’un savoir préalable mais s’appuyant sur un savoir qui émerge de l’activité elle-même, interdisant par là toute position d’extériorité et de domination :

J’appelle praxis l’activité lucide dont l’objet est l’autonomie humaine

et pour laquelle le seul « moyen » d’atteindre cette fin est cette autonomie elle-même8.

Les étapes

  • Élaborer un premier texte, provisoire, un Avant-projet, à diffuser pour élargir le groupe et ouvrir le processus de réflexion et de rédaction ;

  • une fois corrigé et complété, il servira de base pour développer le texte long, celui qui précisera le contenu et fera, il faut l’espérer, émerger le SENS ;

  • lorsque un accord se sera manifesté sur ce dernier, rédaction du « Manifeste » proprement-dit, un texte court, clair, percutant, qui sera donc fondé sur un travail préalable approfondi de synthèse d’apports multiples.

Après avoir mis en place les outils collaboratifs nécessaires au bon avancement de nos travaux (documents partagés, liste de diffusion, salle de conférence…), notre première tâche sera d’élaborer une « table des matières » des sujets à traiter (avec références disponibles) et de nous répartir les rubriques (en attendant de travailler en commissions).

Il faudra, en premier, faire une analyse claire et convaincante de la Crise et de ses origines pour en dégager les issues possibles. D’abord, comprendre. Ci-après, une première ébauche de ce travail.

Cette aventure ne réussira que si nous nous l’approprions collectivement ; chacun-e s’engageant en fonction de ses motivations, sa disponibilité, son savoir-faire, dans un réseau souple, ouvert et transparent.

1Gorz est ici rejoint par Cornelius Castoriadis qui, dans La montée de l’insignifiance (Seuil, 1996) appelle de ses vœux une nouvelle création imaginaire, d’une importance sans pareille dans le passé et par Alain Badiou qui aspire à l’émergence d’une pensée neuve, d’une proposition stratégique capable de faire changer de direction l’histoire de l’humanité – Notre mal vient de plus loin, Fayard, janvier 2016.

2Voir le livre de Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquillesLes Liens qui Libèrent, 2012, le film Demain et de nombreux sites.

3In l’Appel à multiplier les villages des alternatives, lancé par Alternatiba à Bayonne en 2013.

4Notre démarche ambitionne de vérifier cette seconde hypothèse.

5Il ne sera pas nécessaire d’être des milliers ; un travail efficace et objectif peut être réalisé par un « échantillon » de volontaires, en liaison avec quelques intellectuels qui, dans leurs écrits récents, ont fait preuve d’une grande lucidité sur les causes des travers de ce monde et esquissé des pistes pour en sortir.

6Nous faisons, ici aussi, une double hypothèse : 1. un discours émanant d’acteurs lucides et de bonne foi doit s’imposer à toute personne elle aussi de bonne foi (i.e. qui ne soit pas uniquement préoccupée par son intérêt personnel) ; 2. une évidence devrait se dégager de ce discours : la nécessité, pour éviter les catastrophes annoncées et arriver à inventer un monde meilleur, de rompre avec le triptyque mis en place par la modernité : capitalisme/Étatisme/individualisme ; tout en sachant que nos convictions actuelles risquent d’être remises en question par l’avancée du travail, puisque le nouveau « sens » qu’il devrait faire apparaître est, par définition, inconnu à ce jour.

7En s’inspirant de la sociocratie : la recherche d’un accord unanime qui lève progressivement toutes les objections.

8In Le monde morcelé, Le Seuil, 1990 ; p. 179. – D’après Philippe Caumières, in Autonomie ou barbarie, ouvrage collectif sous la direction de Manuel Cervera-Marzal et Éric Fabri, le passager clandestin, 2015 ; p. 205.

BernardVatrican

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